Sébastien-Tellier-©Hadrien-Wissler

J’avais été un tantinet fâché par la seule et unique fois où j’avais assisté à un concert de Sébastien Tellier : le 19 octobre 2012 à Nancy, le gourou avait décidé sur un coup de tête qu’il ne serait pas photographié de face et je fus obligé, agglutiné avec d’autres photographes bien loin sur les côtés de la scène, de zoomer comme un cochon avec mon appareil photo. Déjà que je n’étais pas sensible à sa musique, contrairement à mes camarades de Das Kuma… Mais quelques mois plus tard, le 29 juin 2013, je fus réconcilié avec l’Homme Bleu lors du festival Musiques Hors Format où j’eus tout le loisir, non seulement de flasher live le monsieur, mais aussi de le rencontrer dans le conteneur de chantier joliment aménagé qui lui servait de loge. La rancœur d’autrefois s’estompa immédiatement et je peux vous garantir que Sébastien Tellier est bien plus qu’un original. L’interview a été préparée par Iris et les questions ont été posées par notre reporter du soir Pauline, pendant que je tenais la caméra.

Das Kuma : Alors Sébastien, tu te dévoues à chacun de tes albums, au risque de t’y perdre. Peux tu nous raconter ton plus grand, ton plus fou, ton plus incroyable égarement ?

Sébastien Tellier : C’est sans nul doute mon album Politics, c’est pas que c’est mon égarement mais il a été perçu comme tel : je voulais faire un album qui ressemble à une campagne politique ratée donc ça part très bien, sur les chapeaux de roues, il y’a des dollars qui volent partout et au fur et à mesure ça s’effondre. Il y’a un moment où on est au top des sondages, il y’a de l’amour, c’est La Ritournelle et après ça s’effrite. J’ai été très peiné, par beaucoup de gens – enfin la plupart c’est bien normal que tout le monde s’en foute – qui n’ont pas vu que ma musique était une comme peinture, c’est à dire qu’il faut regarder l’ensemble, et c’est l’ensemble qui crée la magie du truc.

Après, il ne faut pas trop en demander en gens. Quand je regarde un film, n’étant pas cinéaste, je n’ai pas envie de me prendre la tête avec ce qu’à voulu dire le mec, donc je sais très bien que le public n’avait pas envie de se dire pour Politics : « Olala qu’est ce qu’il avait envie de dire en fait, en écoutant toutes les chansons et en y réfléchissant ». Donc je pense que c’est ma plus grosse gamelle dans le sens où maintenant je sais que ce qu’il y’a de plus important que la réflexion, c’est la sensation. Voilà tout ce que je veux apporter aux gens c’est de la sensation. La réflexion je la laisse loin derrière moi, c’était mes rêves d’adolescents.

(…) maintenant je sais que ce qu’il y’a de plus important que la réflexion, c’est la sensation.

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Est-ce que tu penses que tu t’imposes des limites?

Je dirais oui… mais non quand je me compare aux autres, c’est à dire les mecs, quand on prend tous le panel français c’est à dire 95% qui ont trente ans de retard, voire plus forcément… Eh les mecs, « tatata » de labels « tatatatalinlin » et toutes ces chansons « lalalala », et bien tout ce bordel là me fait extrêmement chier. Pourquoi c’était quoi la question déjà ?

Si tu t’imposais des limites.

Non, par rapport à tous ces gens là, je suis en chute libre. Après par rapport aux vrais kings : Michael, Georges Michael, Stevie Wonder, les Beach Boys… Elvis et il y’en a quelques autres… forcément je ne suis pas free, je suis un gros coincé. Même par rapport à Gainsbourg, ma technique pour être moderne finalement, c’est de ne pas sacrifier ma vie à mon art mais de réussir ma vie pour la transposer dans mon art. C’est à dire que je n’extirpe pas la valeur de ce que je fais d’une souffrance comme pouvait le faire Gainsbourg. Je sais plus pourquoi je dis ça…

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À quelles révélations t’a mené ton voyage initiatique ?

Déjà, ce qui est certain c’est de croire. J’ai des proches qui sont non-croyants, ils ne croient en aucun dieu. Pourquoi pas ? En tout cas, ce qui est sympa c’est de croire, croire en la magie, aux rêves, croire aux forces supérieures. De toute manière, on le sait bien, l’Univers nous est largement supérieur. La pierre, elle même, a inventé le voyage spatial avant nous vu qu’elle s’est subdivisée, développée. La pierre voyage plus vite que nous, la pierre vit plus longtemps que nous. Il y’a des choses qui sont juste à coté de nous, qui sont solides mais ces choses là ne sont pas encore comprises malheureusement. C’est ça ma quête ultime, c’est de comprendre ce qui est mieux que nous. Mais à ça, je suis très mauvais, c’est ma quête mais je ne suis pas bon dans ces trucs.

Ma vocation profonde maintenant, c’est de m’offrir

Et ta prochaine quête ? Tes prochaines remises en question et interrogations ?

Ce que j’ai compris aussi… c’est qu’essayer d’être un roi rend très valeureux alors que, bizarrement, essayer d’être au service rend très heureux. Donc je pense que maintenant, je vais essayer d’être au service. Je ne vois plus ma vie tournée vers moi même, c’est à dire que ma vocation profonde n’est plus de m’embellir, de m’améliorer, jouer de la guitare. Ma vocation profonde maintenant, c’est de m’offrir. C’est la meilleure façon d’être heureux et tous les gens qui le font sont très contents, ils ont le sourire. Déjà ils vivent plus longtemps, donc c’est bien. Après, c’est sûr, je ne suis pas Barbra Streisand, mais quand j’ouvre un magazine et que je vois ma photo, je me dis « merde j’ai une gueule de con », puis j’entends une chanson au supermarché. Je suis cerné par moi-même donc il faut absolument que je m’extirpe de ça et ça sera par le service à l’autre… et je parle même d’économie… bande de cons.

Et l’Alliance Bleue alors, plus d’un an après les faits, le bilan ?

Bilan archi-négatif dans le sens où l’Alliance Bleue c’était formidable, c’était génial, c’était une sorte d’envolée poétique finalement. Et après, il y’a eu toutes ces merdes qui créent des réseaux… ok, on est dans une sorte de réseau mais dans ce réseau il y’a des mecs qui ne nous aiment pas. On croit qu’on les aime vu qu’on ne les connaît pas… tout le monde connaît ça les faux amis. L’Alliance Bleue, c’était génial parce que je sentais qu’il y’a avait des gens qui pensaient réellement comme moi, sauf qu’eux ne sont pas chanteurs. Admettons, ce qui est bien dommage, c’est de penser comme moi et d’être boucher par exemple, et bien c’est hyper chiant pour exprimer cette pensée.

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Quand j’étais au lycée et que je ne pouvais pas encore faire de disques, j’étais archi-frustré parce que personne ne m’écoutait, parce qu’on mon message ne portait pas. Donc ce qui était cool dans l’Alliance Bleue, c’est que tout à coup les mecs pensent comme moi – après c’est pas les plus nombreux de la société c’est évident – mais il y’a des moments où on s’est réunis et on a pu partager, ce qui est quand même cool. C’est comme vous autres, si tu te dis « je fais une énorme fête » et tous les mecs et toutes les meufs ont les mêmes goûts que toi, c’est chanmé. Et après, tout ça, c’est devenu trop dur parce qu’il y‘avait trop de gens. C’est devenu difficile parce que j’ai eu à faire des choses que je n’aimais pas, et ça ne va pas avec ma philosophie de vie profonde, se forcer à faire des trucs c’est complètement débile. Et c’est dans ce sens là où l’homme est complément con parce qu’il a organisé cette espèce de compétition mondiale où tout le monde est obligé de travailler à fond s’il ne veut pas être un crevard… Quel est ce modèle de société ? Ok, il s’est crée tout seul, il n’y a pas vraiment de responsable, c’est comme l’énergie noire qui fait que l’univers grandit, il y’a des choses qui manipulent la société. N’empêche quel gâchis d’en être là, quel gâchis de devoir travailler. Par exemple, à New York, c’est une ville géniale mais les gens ne peuvent pas en profiter parce que les gens qui travaillent à Wall Street travaillent dix-sept heures par jour, donc tu rentres du bureau et t’es complément… après les chinois c’est pareil, tu passes dix-neuf heures par jours à fabriquer des grolles. C’est quoi cette vie de chiasse ?! C’est là où il y’a un énorme problème et c’est là où, n’étant pas pris au sérieux, ça ne se fera pas. Mais n’empêche que si tous m’écoutaient, ces problèmes là seraient résolus justement.

Est-ce que tu penses que tu es un personnage Hors Format à plein temps ou…

Oui complétement.

Qui es-tu lorsque tu n’es pas cette âme procréatrice ?

Disons que dans ma vie privée/vie publique, je suis l’un des rares dont le rêve est d’être normal. Comme Hollande qui est quand même notre président – donc on pourrait un peu se fonder sur son état d’esprit pour réfléchir vu qu’il est censé être notre leader – et il a complétement merdé dans le sens où il a mis la normalité comme étant une finalité alors que la normalité n’est qu’un passage. Dans la vie d’un individu, on naît, vos parents s’occupent de tout bien évidemment ; après on est adolescent, on devient turbulent, on devient fou ; et après le but, juste après l’adolescence, c’est d’être normal : papa maman, acheter un appart’, louer une connerie… Mais si la vie s’arrête là c’est une grande catastrophe.

J’adore la normalité mais ça ne peut pas être une finalité

Ok, c’est un but de devenir normal. Quand j’avais 17 ans, j’entrais dans une boulangerie les gens étaient comme ça (il mime l’effarement) parce que j’avais l’air d’un taré. Maintenant je suis bien content, les gens m’accueillent, j’entre dans un commerce à Paris et on me dit : « Bonjour Monsieur Tellier ». J’adore la normalité mais ça ne peut pas être une finalité. Hollande, la grosse erreur qu’il propose à la société, c’est comme si le bout du bout c’était la normalité. Qui ça peut faire rêver ? En plus ça n’existe même plus. Aujourd’hui, c’est trop dur d’être normal. Lui, en temps que leader de pensées, il devrait quand même expliquer aux gens : « Si vous devenez normaux, c’est déjà pas mal du tout, mais après il y’a une suite ». Il faut promettre une carotte, il faut qu’il y’ait une carotte. Les gens s’en foutent complétement de se dire : « Je vais juste avoir un lave vaisselle ». Il y’a quarante ans c’était cool mais là non, c’est plus suffisant, on a vu des clips à la télévision, on a vu des films, des trucs où les gens se baladent en hélicos. Pour n’importe qui, une chasse d’eau et l’eau courante ça ne veut plus rien dire. Voilà.

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Les chômeurs ont cette espèce de profondeur. Tous mes potes qui ont complètement loupé leur vie, c’est quand même extrêmement intéressant de parler avec eux.

Là c’est la dernière date de ta tournée, donc demain tu retournes à une vie anormale ?

Non mais j’ai une vie qui n’est pas spécialement normale parce que j’essaye de m’éclater. En tournée j’ai des horaires, mais sinon j’ai des espaces de création très libres. Je fais de la musique la nuit, le matin, comme je veux. Je retourne à une vie où il y’a beaucoup de place pour le rêve. Au lieu de me lever le matin, de partir boum de chez moi parce que j’ai des obligations… je me fume un oinj… je réfléchis un peu à ce que j’ai envie de foutre… si j’ai envie de bosser ou pas. Et si j’ai envie de bosser, je bosse. Ça laisse plein de place au rêve. C’est aussi pour ça que mes anciens meilleurs amis, que je ne fréquente plus du tout, c’étaient des chômeurs. Parce que les chômeurs ont le temps de penser, ils pensent à la société, au monde. Le chômage, d’une certaine façon, c’est fantastique. Encore une fois le monde est à l’envers, on souhaiterait tous ne rien faire. Moi j’aimerais bien m’occuper de ma famille sans avoir de travail. Les chômeurs ont cette espèce de profondeur. Tous mes potes qui ont complètement loupé leur vie, c’est quand même extrêmement intéressant de parler avec eux, même si je les vois beaucoup moins qu’avant. Vive le chômage.

Et bien merci…

Et puis attends ! Enfin non j’arrête de parler mais comme c’est la dernière date j’ai beaucoup de choses à dire. Bon… mon père prenait ses douches… très proche de mon lit… et j’ai eu tout au long de ma jeunesse des ambiances un peu salaces… qui étaient plutôt cools… et que j’ai essayé de recréer à travers un frigidaire parce que je fais de l’art contemporain. Parce que c’est chaud/froid, une espèce de terre et mer comme on fait en cuisine… Non je dis n’importe quoi et je pourrais continuer pendant des heures. Merci à Vous.

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Nouvel album CONFECTION de Sébastien Tellier prévu pour Octobre 2013.

Rencontre avec Sébastien Tellier lors du festival Hors Format à Metz, samedi 29 juin.

Merci à la ville de Metz, Metz en Scènes et aux groupes Capture (Amin) et Cold Gravity.

http://metzenscenes.fr/

 

 

 

 

Tags: sébastien tellier, festival hors format

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